Qui sont ces start-up qui font de Lagos la Silicon Valley de l’Afrique ?

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Bien des régions pourraient prétendre au titre de « Silicon Valley » africaine : à l’est comme à l’ouest, ainsi qu’en Afrique du Sud, des start-up émergent un peu partout dans des domaines aussi variés que le commerce, l’agriculture, l’information, la santé ou bien encore les énergies renouvelables. Mais, pour l’heure, c’est Lagos, au Nigeria, qui attire tous les regards. Ce n’est donc pas pour rien que Mark Zuckerberg a réservé sa première visite sur le continent à Lagos et à ses jeunes développeurs, les 30 et 31 août, avant de faire un saut de puce au Kenya et de revenir à Abuja pour un petit selfie avec le président nigérian Muhammadu Buhari.

Bien que le pays vient d’entrer en récession économique et de perdre sa place de première économie d’Afrique, la capitale nigériane, elle, reste un lieu de référence pour les nouvelles technologies et s’accroche vigoureusement à son titre. Sa banlieue, Yaba, également pôle universitaire, est régulièrement comparée à la vallée californienne en raison de ses innovations galopantes et de ses transformations continuelles. On y trouve de plus en plus de start-up et d’incubateurs d’entreprises.

La société IrokoTV, surnommée le « Netflix africain », spécialisée dans la distribution de films et de séries, n’est pas la seule success story nigériane. A son image, d’autres ont vu le jour à Lagos et sont en voie de devenir des références dans leur domaine. Plongée au cœur de Yaba avec cinq récits d’aventures entrepreneuriales « made in Nigeria ».

BudgIT, le crack de l’infographie

C’est une petite révolution dans le monde de la donnée publique au Nigeria : voilà plus de quatre ans que l’application BudgIT a recours sans modération à l’infographie afin de briser les tabous encore présents au sujet des dépenses publiques. Rien ne lui échappe. Des allocations versées aux anciens présidents aux recettes du pétrole, le budget du gouvernement fédéral est passé à la loupe, et ce pour le grand public : « Les citoyens doivent être en mesure de demander des comptes », estime Seun Onigbinde, cofondateur et chef de direction de l’application BudgIT.

La société a été lancée en 2012 alors qu’une vague de manifestations touche le pays. En cause : la suppression des subventions aux carburants entraînant le doublement du prix du litre à la pompe. Le besoin de clarté était inéluctable : « Il fallait engendrer la discussion sur les dépenses du gouvernement dans un espace neutre et accessible au plus grand nombre, afin de promouvoir la transparence sur les dépenses publiques », explique Onigbinde.

Démarrée à Lagos avec une équipe de trois personnes, soutenue par la plateforme Co-création (CcHub), la start-up emploie à présent 24 personnes et compte des bureaux en Sierra Leone et au Ghana. Avec plus de 2 000 demandes de données mensuelles, BudgIT a gagné la confiance du public pour se procurer les données des finances publiques nigérianes. Depuis son lancement, la société dit avoir réussi à atteindre plus de 750 000 Nigérians. Mais pour son PDG Seun Onigbinde, la route est encore longue : « L’idée est de veiller à ce que chaque citoyen ait un accès égal à la compréhension de la façon dont les finances publiques sont dépensées. Sans distinction de classe, d’alphabétisation, de statut ou de niveau d’intérêt dans la gouvernance socio-économique. »

Si BudgIT enthousiasme beaucoup au Nigeria, il dérange aussi : « On nous a menacés parce que nous avons souligné un ensemble de données floues sur le budget de l’Etat de Lagos. On dirait bien que certains ne sont pas très à l’aise avec ce niveau d’exposition aux citoyens », indique le fondateur.

Jobbermann, le géant de l’offre d’emploi

Ce site pour la recherche d’emploi a vu le jour en 2009 dans le dortoir de l’université Obafemi-Awolowo, au nord-est de Lagos. « Nous avons commencé au moment d’une grève industrielle alors que nous étions étudiants », raconte Opeyemi Awoyemi, l’un des trois cofondateurs. Avec ses camarades de chambre, ils dressent un constat : « Les gens avaient besoin d’emplois, alors nous avons pensé à une façon de résoudre le problème du chômage. » Ils se lancent dans la construction d’un catalogue de jobs le plus large afin de faire le lien entre employeurs et demandeurs d’emploi.

Dès la première année, Jobberman devient l’une des pages les plus visitées du pays. Les trois fondateurs déménagent alors à Lagos, au plus près du business et des gros employeurs que l’équipe souhaite prendre pour cible. Le site est aujourd’hui l’un des moteurs de recherche d’emploi les plus populaires de l’Afrique subsaharienne avec plus de 1,5 million de visiteurs par mois, des offres pour le Nigeria et le Ghana. Chaque jour, Jobberman voit passer 5 000 candidatures. Le trio fondateur reçoit régulièrement les éloges des plus grands, récemment celles de Mark Zuckerberg en personne, à l’occasion du lancement de Free Basics, au Nigeria.

La clé de son succès ? « Nous avons commencé longtemps avant que d’autres entrepreneurs pensent à créer un site d’emploi », explique Opeyemi Awoyemi. En outre, Jobberman ne se contente pas de faire le lien entre demandeurs d’emploi et employeurs : « En six ans, nous avons constaté que, derrière le problème du chômage, il y avait un problème de non-employabilité. Ça a clairement influencé notre mission. Nous tentons des partenariats avec des organisations gouvernementales et philanthropiques afin de créer des centres de conseils de carrière dans les villes et les universités du Nigeria. »

La plateforme est gratuite, mais le cofondateur regrette que le manque d’infrastructures Internet dans le pays ferme la porte à de nombreux clients potentiels : « La majorité des Africains est toujours hors ligne et n’a pas saisi l’immense potentiel d’Internet », regrette Opeyemi Awoyemi. Malgré la récession, les fondateurs tiennent bon et ne se disent pas trop affectés : « En dépit de la situation économique, nous allons bien. Le fait de savoir que quelqu’un quelque part a obtenu un emploi nous rend heureux et maintient l’entreprise en forme. Beaucoup de vies ont été transformées. »

Andela, le protégé de Mark Zuckerberg

On la surnomme « l’accélérateur de talents » : Andela est une start-up spécialisée dans le recrutement et la formation de développeurs de logiciels en Afrique. Elle forme et externalise des locaux. Une sorte de chasseur de têtes qui supervise tous les aspects de la chaîne d’approvisionnement de talents.

La société, fondée en 2014 par Iyinoluwa Aboyeji, Jeremy Johnson et Ian Carnevale, a également tapé dans l’œil du patron de Facebook, qui y a investi plus tôt dans l’année pas moins de 24 millions de dollars (21,2 millions d’euros). Et il n’est pas le seul : Andela est également soutenue par d’autres gros investisseurs tels que Google Ventures et le fonds américain de capital-risque Spark.

Son ambition n’est pas des moindres : former la prochaine génération de leaders technologiques mondiaux. Ses candidats sont passés au crible : le programme reçoit environ 30 000 candidatures chaque année et n’en sélectionne guère plus de 200 (0,7 %) pour participer à un programme de formation de six mois. Son taux de réussite fait de lui le programme technique le plus sélectif du continent africain. Sur le site, les candidats sont prévenus : « Nous sommes plus sélectifs qu’Harvard. »

Les perspectives de travail sont alléchantes : le géant de l’informatique Microsoft recrute chez Andela, tout comme la multinationale américaine IBM. La start-up promet aux employeurs une minimisation des efforts d’embauche, et des développeurs capables de s’ériger rapidement en meneurs, « un pont pour combler l’écart de talent tout en investissant dans les plus ingénieux ». Autre fait notable, la société indique se battre pour la parité : « Il n’y a aucune excuse pour avoir moins de développeurs femmes. Nous savons que le talent est de genre neutre. Andela s’est engagé à conduire le changement pour les femmes dans la technologie. »

Supermart, l’étoile montante

Dans la catégorie supermarché et épicerie, il est devenu le plus grand service de livraison en ligne au Nigeria. Supermart a été instauré à Lagos dans le but d’épargner à ses clients trafic dense, bouchons et pénuries de carburant : « Les consommateurs peuvent facilement économiser jusqu’à six heures par semaine », promet le site.

Dès son lancement, Supermart a été remarquée comme l’une des start-up à suivre de près. Et pour cause, ses deux fondateurs, le Ghanéen Raphael Afaedor et le Nigérian Gholahan Fagbure n’en sont pas à leur coup d’essai : tous deux ont travaillé auparavant ensemble à Jumia, « l’Amazon nigérian », financé par la compagnie allemande Rocket Internet. L’un en était un cofondateur, l’autre le directeur des opérations. Avant de lancer leur propre start-up : « Lorsque nous avons commencé Supermart, nous avions environ vingt commandes par jour. Et puis c’est passé à 2 000, à 40 000. Ça grandit très rapidement, et ça devrait continuer, car il existe une véritable demande », estime Raphael Afaedor. Supermart est soutenu par iYa Ventures, le fonds nord-américain de capital-risque qui investit dans des compagnies technologiques en Afrique.

Le site propose un assortiment de plus de 70 000 articles, la livraison se fait en trois heures dans tous les quartiers de Lagos. Ses produits proviennent de grandes chaînes de supermarchés et de petites épiceries. Deux ans après son lancement, l’entreprise commence à faire de belles recettes après avoir introduit dans son catalogue en mai le label « Fièrement nigérian » permettant à ses clients de choisir des produits locaux : « On a testé le label pendant deux mois et on a remarqué que quand les clients ont le choix entre du local ou de l’importé, ils choisissent plutôt le local », explique M. Afaedor. Depuis, leurs ventes ont augmenté de 32 %.

Hotels.ng, le petit devenu grand

Comme son nom l’indique, Hotels.ng propose la réservation en ligne de chambres. Une autre succes-story à la lagossienne : la start-up a commencé toute petite avant de devenir une référence dans le pays. Son fondateur, le Nigérian Mark Essien, formé en Allemagne, est souvent mentionné dans les classements des revues économiques aux côtés d’autres entrepreneurs d’avenir : son nom figure parmi les cent jeunes Africains les plus influents de l’année et, en 2015 déjà, il faisait partie du classement Forbes des jeunes entrepreneurs les plus prometteurs en Afrique.

Hotels.ng a été fondé en 2012 près de Port Harcourt avec un capital de démarrage de 70 000 dollars. Les investisseurs ne se sont pas fait attendre. L’incubateur d’entreprises nigérian Spark (dont le fondateur est également celui d’IrokoTV) propose un premier investissement de 75 000 dollars, ce qui encourage Mark Essein à déménager à Lagos avec sa plateforme. Quelques mois plus tard, Spark fait un deuxième investissement de 150 000 dollars. « L’e-commerce en Afrique est un marché massif à conquérir, mais nous ne pouvons pas simplement suivre le modèle occidental, nous devons construire nos propres plans depuis le début, ce qui représente de gros investissements, aussi bien en temps qu’en argent », avait alors déclaré Mark Essien, s’enthousiasmant : « Ce nouveau capital va nous permettre de passer à l’étape supérieure et nous aider à consolider notre position de leader sur le marché nigérian, tout en continuant à étendre nos services à d’autres marchés africains, comme le Ghana. »

A Lagos, dans son bureau de Yaba, l’entreprise s’épanouit. Aujourd’hui elle compte une cinquantaine d’employés qui travaillent au Nigeria et ailleurs. Hotels.ng a étoffé son catalogue avec 7 138 hôtels dans plus de 320 villes à travers le Nigeria. Chaque année, des millions de transactions se font sur la plateforme. En 2015, Hotels.ng reçoit un autre investissement conséquent : le fondateur d’eBay, Pierre Omidyar, et le fonds de capital-risque américain EchoVC misent sur la start-up nigériane avec 1,2 million de dollars.

Hotels.ng a annoncé son ambition de couvrir 90 % du marché nigérian et 50 % du marché africain au cours des trois prochaines années. Mais la concurrence est rude. Les Allemands de Rocket Internet ont lancé Africa Internet Group (AIG), avec désormais une forte capitalisation française, dont la marque phare en Afrique est Jumia. AIG possède désormais son propre site de réservation hôtelière, Jovago, allié au groupe AccorHotels. Jovago n’est certes pas aussi bien implanté au Nigeria qu’Hotels.ng, mais pourrait bien freiner les plans de Mark Essien.

Mélanie Gonzalez
contributrice Le Monde Afrique, Abuja

Par Le Monde Afrique
Publié le 09-09-2016

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Auteur : Charles Coulibaly Nountché

Écrivain, poète, blogueur

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